Paris Police 1910 : que dit la série de Canal+ de l’affaire Steinheil ?
En mai dernier, pendant que la Croisette s’écharpait au sujet de la mainmise de Vincent Bolloré sur Canal+ et le cinéma français, une création originale de la chaîne cryptée y présentait les deux premiers épisodes de sa troisième et dernière saison : Paris Police 1910. Cette même série qui, selon plusieurs grands journaux (L’Humanité, Le Monde), aurait été victime de la censure du milliardaire breton en se montrant particulièrement peu loquace sur le thème de la séparation de l’Église et de l’État au cours de sa deuxième saison, alors que celle-ci se déroule en 1905. Dès lors, on attendait de voir à quoi allait ressembler l’épilogue de ce thriller historique qui prend un malin plaisir à tordre le mythe de la Belle Époque. Alors, que nous raconte Paris Police 1910 ? Voici ce que j’en ai retenu.
Paris Police 1910 : l’histoire vraie de l’affaire Steinheil
Après une première saison qui exposait une société française en proie à la violence de l’affaire Dreyfus, une seconde qui explorait la thématique des maladies vénériennes et de la prostitution, Paris Police 1910 place au centre de son intrigue « l’affaire Steinheil », histoire vraie du nom de cette célébrité mondaine de l’époque retrouvée ligotée sur son lit au matin du 31 mai 1908 à la suite d’un cambriolage nocturne perpétré à son domicile de l’impasse Ronsin et dont l’issue a été fatale à son mari et à sa mère, assassinés par les malfaiteurs. Très vite, ce double crime aux circonstances troubles déroute les enquêteurs et passionne l’opinion. Marguerite Steinheil, dont les liens noués aux poignets la nuit du cambriolage semblaient étrangement desserrés lorsque les policiers débarquent sur la scène du crime, affirme avoir identifié parmi les cambrioleurs une femme rousse et trois hommes en lévite.

La police se tourne alors vers la clientèle de son défunt mari, le peintre Adolphe Steinheil, afin d’identifier de potentiels suspects qui auraient pu en vouloir à son argent. Car les Steinheil-Japy avaient pour habitude de recevoir des hommes riches et influents venus se faire tirer le portrait à leur domicile du XVe arrondissement, parmi lesquels figurait un président de la République. Félix Faure avait d’ailleurs fini par entretenir une liaison avec Marguerite Steinheil et serait mort, selon la rumeur populaire, d’épectase dans ses bras le 16 février 1899 dans le petit cabinet de l’Élysée. La série de Fabien Nury prend donc pour point de départ une affaire criminelle qui fit grand bruit parmi l’opinion française du début du XXe siècle, friande des récits romanesques que la presse quotidienne était en capacité de lui livrer.
Le rôle de la presse quotidienne dans l’affaire Steinheil
En cela, la série s’attache à restituer l’affaire Steinheil en étant fidèle à la réalité historique et au déroulement chronologique des faits qui s’étalent entre juin 1908 et novembre 1909. Elle nous montre comment la presse quotidienne de l’époque (Le Petit Journal, Le Petit Parisien, Le Monde Illustré, Le Matin), en plein âge d’or, a voulu capitaliser sur ce double meurtre en le transformant en feuilleton palpitant, quitte à inventer des mensonges et à se substituer purement et simplement à l’enquête de police.

Dans cette fièvre, un journal se distingua particulièrement par son zèle acharné à traiter l’affaire : Le Matin. Au lendemain des meurtres, le 1er juin 1908, il titre « Nuit d’épouvante, de crime et de mystère » en première page et commence son article par ces mots dramatiques et solennels :
« Un effroyable drame, un forfait stupéfiant, entouré d’un mystère encore impénétrable, a eu pour théâtre Paris, dans la nuit d’avant-hier. Il faudrait remonter bien haut dans les annales du crime pour en trouver l’analogue. » (Le Matin, 1er juin 1908)
Fabriquer le feuilleton de l’information : l’exemple du Matin
Flairant un récit extraordinairement dramatique et capable d’augmenter considérablement ses ventes, Le Matin souffla le chaud et le froid à propos de l’affaire Steinheil pendant plusieurs mois, brouillant la frontière entre feuilleton à sensation et enquête journalistique afin de tenir en haleine ses lecteurs, sous l’impulsion de son rédacteur en chef Georges de Labruyère. Il faut dire qu’il fut aussi bien aidé par le déroulement rocambolesque de l’enquête policière et les aveux contradictoires de Marguerite Steinheil. Le quotidien n’hésita donc pas à dépêcher quotidiennement impasse Ronsin des journalistes afin d’obtenir des paroles de Mme Steinheil, de sa fille ou encore de son domestique, le bien-nommé… Rémy Couillard.

Sur Gallica, on peut trouver l’édition du Matin du dimanche 22 novembre 1908 qui correspond à un moment de rebondissement majeur de l’affaire, largement orchestré par le quotidien. On y relève un passage particulièrement éclairant qui résume bien l’état d’esprit du journal sur son traitement de l’affaire à l’automne 1908. On peut y lire cette affirmation :
« NOUS CONNAISSONS LA VÉRITÉ, NOUS SAVONS QU’IL N’EST PAS DIFFICILE DE METTRE LA MAIN SUR LES COUPABLES, MAIS NOTRE RÔLE N’EST PAS DE LES LIVRER. Nous sommes des écrivains. Nous nous contenterons donc, désormais, de suivre d’un œil curieux, perspicace, parfois attendri, les efforts qu’on ne peut plus ne pas se décider à faire, et nous marquerons les coups. » (Le Matin, 22 novembre 1908)
Un épilogue efficace
La reconstitution de cet emballement médiatique revitalise la série créée par Fabien Nury. En traitant principalement le déroulement de l’affaire Steinheil, elle se recentre autour d’un noyau de personnages déjà connus du spectateur et gagne en efficacité dans son rythme, là où les enquêtes policières des précédentes saisons avaient tendance à s’éparpiller en bavardages un peu lassants. Le contexte politique de l’époque se trouve d’une certaine manière relégué au second plan dans cette saison : les tensions encore vives liées à l’affaire Dreyfus ressurgissent lors d’une reconstitution réaliste du transfert des cendres d’Émile Zola le 4 juin 1908 au Panthéon, et ce sera à peu près tout. L’ombre de la crise politique française la plus importante de l’époque plana d’ailleurs au-dessus de l’affaire Steinheil : on soupçonna un temps que le cambriolage avait été commis par des antidreyfusards en quête de documents compromettants confiés à Marguerite Steinheil par Félix Faure au sujet d’Alfred Dreyfus.
Le style de la série est quant à lui moins sanguinolent cette saison, la violence étant davantage en retrait, là où elle avait pu constituer un élément rebutant dans Paris Police 1900. En matière de distribution, l’arrivée de Micha Lescot qui interprète Georges de Labruyère, cynique chef des informations du Matin, de mèche avec un industriel de la presse pour orchestrer la manipulation de l’opinion (tiens, tiens), amène un souffle nouveau à ce thriller médiatique. En six épisodes, réalisés cette saison par Julien Despaux et Frédéric Balekdjian, Paris Police 1910 offre ainsi un épilogue à la fois efficace et plaisant en resserrant sa formule pour aller à l’essentiel.

