« Notre-Dame de Paris » : quelques raisons d’en faire un nouveau film
Il y a tout juste sept ans, les Parisiens et le monde entier observaient avec effroi l’incendie qui consumait lentement Notre-Dame de Paris par sa charpente en cette fin d’après-midi du 15 avril 2019. Menacée de destructions à plusieurs reprises notamment au XIXᵉ siècle, la cathédrale échappait à l’anéantissement total.
Elle s’est relevée, une fois de plus. Depuis sa réouverture en décembre 2024 après cinq années d’un immense chantier, la Notre-Dame attire de nouveau des flots massifs de visiteurs. Sous son parvis, une expérience de réalité virtuelle retraçant l’histoire du monument est proposée au public depuis maintenant plusieurs années. Côté cinéma, nous devrions voir arriver à l’automne 2026 sur Netflix Quasimodo de Jean-François Richet avec en tête d’affiche Vincent Cassel. Cependant, il ne devrait pas s’agir d’une adaptation du roman de 1831 mais du récit de la vie d’un contemporain d’Hugo qui aurait inspiré le personnage du bossu de Notre-Dame à l’écrivain.
Surgit alors cette question : pourquoi aucun réalisateur contemporain n’entreprend l’adaptation de Notre-Dame de Paris depuis celle de Jean Delannoy (1956) tandis que la cathédrale ne cesse de faire parler d’elle depuis son incendie et que son roman éponyme aborde des problématiques très actuelles ? Pour réfléchir à cette question, je vous propose de retracer brièvement l’histoire des adaptations de « Notre-Dame de Paris » et de voir en quoi ce classique, encore au ban des adaptations cinématographiques contemporaines, reste d’une grande acuité pour nous éclairer et nous édifier en 2026 sur des sujets de société.
Les premières adaptations cinématographiques
Dans son Histoire de France (1833), Jules Michelet disait à propos de Notre-Dame que « quelqu’un a marqué ce monument d’une telle griffe de lion que personne désormais ne se hasardera d’y toucher ». Notre-Dame de Paris, cette « cathédrale de poésie » bâtie en six mois par un Victor Hugo âgé d’à peine vingt-sept ans allait pourtant faire l’objet de nombreuses adaptations cinématographiques dès les débuts du septième art. Entre 1905 et 1956, on en compte déjà pas moins de huit et la première adaptation, La Esmeralda, est l’œuvre de la française Alice Guy. Première réalisatrice, scénariste et productrice de l’histoire du cinéma, elle fut réhabilitée lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024 après avoir été effacée des mémoires un siècle durant.

Puis à partir de Notre-Dame de Paris (1956) de Jean Delannoy, production internationale tournée dans les studios de Boulogne-Billancourt et porté par le duo Gina Lollobrigida et Anthony Quinn, il faut attendre le Bossu de Notre-Dame (1996) de Gary Trousdale et Kirk Wise pour voir réapparaître la cathédrale dans une adaptation chantante et bigarrée qui précèdera de peu le succès foudroyant de la comédie musicale de 1998 mise en scène par Gilles Maheu. Et depuis ce feu d’artifices des années 1990, on note que le roman d’Hugo ne figure pas parmi la liste des grands classiques revigorés par le cinéma parmi lesquels figurent Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo ou encore Les Illusions Perdues. Comme si la vieille dame de la Cité éclipsait toujours de son ombre le roman qui l’a sauvé au début du XIXᵉ siècle.
Un plaidoyer de l’architecture gothique
La force de Notre-Dame de Paris, c’est justement de rivaliser de virtuosité avec le joyau de l’architecture gothique dont elle a tiré sa matière. C’est aussi une œuvre très surprenante pour un lecteur non averti. Notamment parce qu’elle accorde une large place aux réflexions philosophiques, historiques et urbanistiques de son auteur, parallèlement à l’intrigue qu’elle déroule. Esmeralda et toute la Cour des Miracles iront donc voir si l’herbe est plus verte du côté de Montfaucon le temps que le jeune Hugo s’épanche sur le sujet phare de son roman : l’architecture française et son évolution à travers les siècles.

Ou plutôt sa dégradation inéluctable tant l’écrivain se montre catégorique sur le sujet. On se délecte du chapitre « Notre-Dame » (chapitre 1, livre III) où il étrille tous les courants architecturaux français qui ont succédé à l’indépassable art gothique et qui paraissent bien fades en comparaison. N’est pas moins surprenant le vertigineux chapitre « Paris à vol d’oiseau » où Hugo dépeint avec une précision prodigieuse la géographie des trois principaux quartiers de Paris au Moyen-âge (La Cité, la Ville et l’Université), offrant au lecteur une idée du panorama visible depuis les tours nord et sud de la cathédrale en 1482.
Un roman sur le harcèlement amoureux
L’architecture, cette inscription dans la pierre de la pensée humaine avant l’apparition de l’imprimé (voir « Ceci tuera cela », chapitre 2 livre V) constitue donc dans Notre-Dame de Paris un pilier sur lequel vont venir s’entrelacer, comme des croisées d’ogives, toutes sortes de passions destructrices portées par un irréconciliable trio composé de Quasimodo, Esmeralda et Claude Frollo. Notons également que ce roman d’Hugo, comme les suivants, fait figure de manuel de la maltraitance humaine. On y croise des foules cruelles, adeptes des tortures en Place de Grève et du pilori, un pouvoir sourd et arbitraire incarné par le juge Jacques Charmolue et le roi Louis XI et des étudiants rebelles et débauchés.

Mais finalement ce qui fait de Notre-Dame de Paris un récit particulièrement actuel se trouve dans la thématique principale du roman : le harcèlement amoureux. Claude Frollo, archidiacre de la cathédrale, homme de science taciturne qui a toujours évité le monde est soudainement et violemment envoûté par la (très) jeune Esmeralda qui ne demandait qu’à faire des tours de magie sur le parvis de la cathédrale avec sa chèvre Djali. Foudroyé, le prêtre abandonne progressivement ses vœux chastes car il a trouvé en l’Égyptienne une irrésistible divinité qui l’obsède et qu’il veut à tout prix contrôler pour assouvir ses désirs, oscillant entre pulsions vengeresses et dévotion aveugle envers sa mal-aimée. Troublant écho avec notre époque où les révélations d’harcèlements et de violences à l’encontre des femmes sont quotidiennes.
Un roman édifiant pour une adaptation moderne
En effet, le roman de Victor Hugo évoque sans détour les violences que les hommes peuvent infliger aux corps et aux esprits d’un genre opprimé. Esmeralda est persécutée parce qu’elle est femme, jeune, libre, belle et étrangère : autant d’attributs qui déplaisent fortement aux hommes de pouvoir et à cette jalouse populace parisienne de la fin d’un XVᵉ siècle réinventé avec une vision romantique. Presque dix ans après le mouvement Me Too et à l’heure où les graines du masculinisme fleurissent dans l’esprit de garçons manipulés par une armada d’influenceurs à l’aura toxique, l’on se dit que le thème de la maltraitance féminine pourrait éclairer une future adaptation du roman de Victor Hugo quand celle-ci adviendra.
Si Paris vaut bien une messe alors Notre-Dame de Paris mériterait bien une adaptation digne du rang qu’elle occupe dans notre patrimoine, capable d’éclairer le public sur les enjeux de société actuelle et la nécessité d’exposer les thèmes du consentement et du respect face au désir, aussi brûlant et incandescent soit-il.
Références citées :
- Notre-Dame de Paris, Victor Hugo (1831)
- Histoire de France, Jules Michelet (1833)
Merci à Yaël Sibony pour ses relectures et ses conseils.

